23ème Dimanche du Temps Ordinaire - Année A
Si la vie chrétienne était un appareil électroménager, l'Amour en serait la fonction principale, et la Loi de Moïse en serait le mode d'emploi. Le problème, c'est que comme pour tout mode d'emploi, on a tendance à le lire en diagonale, à appuyer sur tous les boutons, et à s'étonner ensuite auprès du service client divin que le Royaume de Dieu ne fonctionne pas très bien sur terre...
Dieu veut sans cesse nous éduquer à l’amour qui est le plein accomplissement de la loi. L’Église est le creuset de notre conversion. Nous sommes appelés à faire à tous une véritable conversion à l’amour de Dieu.
Dieu veut sans cesse nous éduquer à l’amour qui est le plein accomplissement de la loi
Il me semble que trop souvent, en Église, nous nous auto-congratulons d’avoir la joie de connaître Jésus, le Fils de Dieu. Oui, dans nos échanges lors de réunions ou de repas, dans nos manières de nous dire chrétiens et de penser à ce que nous pourrions faire ensemble, je décèle parfois une forme de triomphalisme. Il s’agit d’une façon de goûter de la joie d’être à Dieu mais comme si l’on était déjà arrivé au Ciel, comme s’il n’y avait déjà plus rien à faire de plus ici-bas. Comme si, finalement, la connaissance du seul nom de Jésus pouvait bien suffire à nos consciences muries - pensons-nous - et satisfaites. Comme si, au fond, tout était déjà dit et accompli dans l’Église et par elle de ce dont Dieu a voulu instruire le monde par la bouche de Jésus.
Mais il faut croire que triompher de la sorte revient à méconnaître la gravité de ce qui nous reste encore à faire pour que le Règne de notre Seigneur arrive définitivement. Triompher passivement, c’est en effet prendre le risque de devenir aveugle devant tout ce qui n’est pas encore ordonné à l’amour divin. Parmi les messages que nous laissent les lectures de ce dimanche, il y a ce lien fort entre l’amour et la loi. La loi, dit saint Paul aux Romains, est l’accomplissement de l’amour. Il est évident que lorsque nous regardons l’état de l’amour, l’état du Règne de Dieu sous le prisme de l’accomplissement de la loi, nous sommes forcés de constater que beaucoup de choses restent encore à faire. L’amour chrétien est donc une affaire concrète et qui n’est certes pas laissée à nos petites appréciations personnelles et confortables. « Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! », avons-nous chanté dans le psaume. Écouter la voix du Seigneur, c’est aussi se tenir prêt, dans la communion de l’Église, à entendre des possibilités d’améliorations personnelles, de perfectionnements par l’entremise de l’Esprit-Saint, qui rappelle à nos cœurs et leurs consciences le sens du Règne de Dieu, le sens de l’ordre de son amour. La loi et l’amour sont intimement reliées l’un à l’autre. Cela signifie que Dieu veut entreprendre un dialogue constant et fécond avec notre conscience en vue du relèvement du monde.
Et, en ce sens, le Christ a souhaité que ses disciples aient dans une communion d’amour, le souci de ce qui sauve.
L’Église est le creuset de notre conversion à l’amour
Dans l’évangile de ce jour, le Christ énonce une règle à notre encontre afin que nous puissions tous veiller en Église au juste accomplissement de la loi, afin que le Royaume des Cieux grandisse de jours en jours par son entremise. Il donne une méthode claire au cas où quelqu’un, dans la communauté, viendrait à adopter un comportement contraire à l’ordre de l’amour que la loi proclame. Cet ordre nous l’avions ré-entendu de la bouche de Saint Paul : « Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. » et finalement, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » En souhaitant nous laisser, en quelque sorte, un code pour l’Église, un premier code de droit canonique en fait, Jésus nous révèle que l’amour et l’unité du Royaume sont précisément à travailler en elle, que Dieu a choisie. Il nous dit en somme que pour un disciple, contrevenir à la loi de Moïse et finalement à l’amour du prochain, c’est aussi contrevenir à l’unité du peuple qu’il a ressemblé et donc également à la visibilité comme à la réalisation du Règne de Dieu. Avons-nous bien conscience de cela ? L’Église a été voulue par le Seigneur Jésus comme le creuset d’une humanité renouvelée, ressuscitée même, capable non seulement de vivre dans la droiture mais aussi d’aller jusqu’à aimer toute personne que Dieu a faite. Un chrétien qui n’aime pas parce qu’il n’applique pas la loi, qui pèche, même secrètement, c’est une tache faite sur le corps de l’Église, c’est le Royaume attendu par le monde qui devient moins visible aux hommes ou une promesse qui s’amenuise après avoir été laissée aux croyants.
C’est ainsi que Jésus demande entre nous la correction fraternelle. Et notons d’abord que ce n’est pas l’autorité de l’Église qui fait tout de suite la correction du pécheur, comme si elle devait donner une leçon, c’est la personne même qui a subi l’offense. « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. » Voilà la première étape de rétablissement de l’amour de Dieu, de l’homme dans cet amour, corriger cette personne qui, bien que revêtue de la dignité baptismale, m’a fait du mal à moi et donc à toute l’Église. J’entends souvent des baptisés qui hésitent à aller corriger leur frère ou leur sœur dans la foi par crainte ou même par coquetterie, alors que le Christ, au nom de l’Église, leur demande. Et nous pourrions ensuite nous dire que le code de Jésus s’arrêterait là. Mais non, l’unité de l’Église dans l’amour est si fondamentale pour son Règne qu’il ajoute d’autres étapes au cas où la correction individuelle ne suffirait pas. Il y a donc ensuite l’étape où l’on réitère la demande de conversion devant deux ou trois témoins. Et si cela ne suffit toujours pas, le maître nous demande d’amener cette personne qui ne veut pas se convertir devant l’assemblée entière. Rappelons qu’à une certaine période de l’histoire de l’Église, certains péchés graves devaient être avoués devant l’assemblée tout entière pour en recevoir le pardon. Mais si finalement, le pécheur ne veut toujours pas, il faudra considérer qu’il n’est pas en état d’entrer dans le règne de Dieu proclamé par Jésus parmi ses fidèles. Il faudra donc exclure et attendre…. À ce sujet, notons encore qu’une excommunication est une peine que l’on inflige uniquement quand on ne peut plus faire autrement, quand tous les moyens ont été utilisés pour essayer de ramener la brebis au bercail. Et l’excommunication est seulement faite pour un temps, celui de la conversion du pécheur, car le Règne de Dieu est non seulement celui de l’amour qui accomplit la loi mais aussi celui de la Miséricorde.
Dans nos prières, il est donc fondamental d’apprendre à confier au Christ, le seul juge, les personnes qui dans l’Église manifestent un comportement apparent de péché. Il en va de la sainteté du corps tout entier comme de chacun de ses membres. Le Seigneur nous a également dit ce matin : « si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit,
ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux ».
Et ce que nous sommes appelés à faire dans la communion du corps afin qu’il demeure immaculé, nous avons à le faire pour notre prochain.
Nous sommes appelés à faire vivre une véritable conversion à l’amour de Dieu.
Je pense ce matin à toutes ces personnes qui ont reçu un jour le baptême mais qui ne l’ont jamais encore honoré par l’exemple de leur vie : dans le respect de la loi qui s’affirme déjà à la conscience de tout homme, dans la découverte jour après jour de la foi au Christ ressuscité, dans une vie de charité ordonnée à l’amour du prochain. Nous sommes actuellement dans une période où beaucoup de gens viennent frapper à la porte de l’Église pour demander la conversion. Nous pourrions donc prier pour qu’ils soient bien sûr toujours plus nombreux, mais surtout pour que nous sachions les accueillir avec un regard à la fois exigeant et miséricordieux de vérité et d’amour que Dieu le Père a voulu proclamer par la bouche de son Fils Jésus.
Que par cette eucharistie, Dieu nous vienne en aide pour nous aider mutuellement à nous convertir tous humblement dans l’ordre de l’amour. Que nous puissions par ce sacrement recevoir un cœur plus sensible à la sainteté de son Corps. Que nous puissions enfin avec l’aide de l’Esprit Saint discerner la vraie mesure de toute conversion au Règne de Dieu.