28ème Dimanche du Temps Ordianire - Année A
Un randonneur arrive au refuge, en fin de journée, les bras ballants, baskets aux pieds, sans réserver. Il pousse la porte « juste pour voir ».
— Bonsoir ! C'est ouvert ? Je passais dans le coin…
Le gardien le regarde, perplexe :
— Vous n'êtes pas… attendu ?
— Attendu ? J'étais censé être attendu ?
Alors le gardien lui montre la grande salle : la table est dressée, le feu tourne déjà depuis ce matin, les casseroles chantent — viandes grasses, vin capiteux, tout y est. Sur l'ardoise, des noms. Des dizaines de noms de randonneurs qui ne se connaissent pas entre eux. Certains ne sont même pas encore partis d'en bas, d'autres croisent encore au carrefour des sentiers, d'autres doutent, là-bas au col, qu'il y ait vraiment de quoi se restaurer au sommet.
— Vous voyez, dit le gardien, la table se dresse toujours avant les convives. Moi, je suis parti de bonne heure, bien avant vous tous. Chaque pas que vous montez, quelqu'un l'a déjà monté pour préparer votre arrivée.
Le randonneur regarde ses baskets, puis ses mains vides, puis l'ardoise sans son nom. Il n’est pas attendu parce qu’il n’attendait rien.
Contrairement à cet homme, notre vie chrétienne ne devrait-elle pas ressembler à une grande préparation permanente pour un événement à la fois lointain et certain, la rencontre nuptiale avec le Christ ?
Dans notre histoire, le baptême est un don qui nous précédera toujours.
Nous sommes invités à croire que, par la grâce, nous pouvons dès et déjà entrer dans l’éternité.
Pour entretenir la joie et la consolation que Dieu nous donne déjà, il nous faut chercher à la procurer maintenant aux autres.
Dans notre histoire, le baptême est un don qui nous précédera toujours.
Dans la parabole des invités à la noce, que nous venons d’entendre, il y a le contre-témoignage de cet homme qui s’imagine pouvoir débarquer à la fête en mode « McDo », c’est-à-dire, selon le slogan bien connu de la marque, « Venez comme vous êtes ! », sans tenue de noce, sans être proprement et vraiment apprêté pour l’occasion. Mais à voir la réaction du maître en le découvrant, on aurait plutôt l’impression que celui qui, comme beaucoup d’autres à cette fête, a été invité à la croisée des chemins pour l’occasion, se trouve plutôt en mode « touriste », les bras ballants. Il est en fait là pour voir s’il y a vraiment de quoi être apprêté, si cela vaut le coût, si la fête est bien à la hauteur de l’invitation. Comme nous sommes nombreux à parfois confondre le très libérant mode « Venez comme vous êtes ! » du Royaume des Cieux, que Jésus proclame à temps et à contre-temps dans l’évangile, avec le mode « touriste » qui fait n’être chrétien qu’à moitié, comme ça, seulement pour voir. Comme si finalement, le don et l’appel au seul baptême reçu à un moment donné de notre histoire nous garantissaient ensuite d’aller un jour au ciel depuis nos propres jugements et appréciations.
En réalité, le baptême est le sacrement de la foi, c'est-à-dire celui qui ouvre à la réception de tous les autres sacrements. Et comme il ne peut jamais être effacé, cela signifie que la personne qui l’a reçu dans la foi de l’Église n’a d’autres moyens, pour que cette foi atteigne vraiment en elle toutes ses promesses, que de mener sa vie soutenue par tous les autres sacrements. Dans la foi qui procure la grâce, le sacrement du baptêmes précède toujours notre personne et son devenir. N’est-ce pas déjà cela le salut ? Accepter de vivre sans cesse devancé par Dieu et sa Miséricorde pour n’atteindre que Lui ? Pour cette raison, le mode « touriste » n’a rien de compatible avec le « Venez comme vous êtes » proclamé par les serviteurs du maître à la croisée des chemins, car la grâce du baptême est faite pour être reçue toute la vie, dans l’économie de tous les autres sacrements qu’il permet en nous. Et si Dieu a voulu nous inviter de la sorte, c’est bien pour nous éduquer continuellement, c’est-à-dire, dans le temps où nous sommes immergés, à son éternité, où il nous attend.
Ainsi,
Nous sommes invités à croire que, par la grâce, nous pouvons d’ores et déjà entrer dans l’éternité
Oui, « invités à croire » ; c’est par une réponse toute aussi positive que fidèle à cette invitation adressée indistinctement à tous que s’ouvre la possibilité pour Dieu de venir sauver chacun de ses élus. Comme j’aime ce verset de l’épître aux Hébreux qui nous dit que « la foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas » (He 11, 1). La foi du baptême nous ouvre donc à l’espérance, qui ne faut pas confondre avec l’espoir, mais qui, en tant que vertu théologale, témoigne en nos cœurs que Dieu peut en toute circonstance agir dès maintenant, dès ici-bas et de toute façon, pour nous faire entrer dans sa gloire. C’est cela l’espérance ! Il nous faut ainsi croire que ce « festin de viandes grasses et de vins capiteux », cette montagne de l’élection et de la consolation complète et éternelle promise par la bouche d’Isaïe dans la première lecture (Is 25), s’établit déjà dans sa pleine vérité de paix et de joie au milieu de nous et quand bien même nous serions tentés par le doute narcissique et le repli intérieur.
Si le Père nous a invités au banquet des noces de son Fils bien-aimé, c’est parce que ces noces sont un événement réel et important : un événement qui a d’abord bien eu lieu, dans notre histoire, pour sa joie et la nôtre et sans mérites de notre part. Dans la personne de son Fils, Dieu a voulu donc unir notre nature à la sienne. Comme l’a professé Irénée de Lyon : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu. La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu (A.H IV 20, 7). Quel beau mariage entre l’humain et le divin ! Mais aujourd’hui encore, la Passion, la mort et la résurrection de Jésus se diffusent dans nos corps par la grâce des sacrements de l’Église, afin de nous régénérer au cœur de notre histoire et tels que nous sommes. Les consolations spirituelles, les bienfaits psychiques et moraux que nous recevons aujourd’hui lors d’une messe, d’une confession ou après avoir reçu l’onction des malades, sont autant de signes de notre présence consciente et avérée au Ciel au moyen de la grâce qui vient de la Croix. Celles et ceux qui ont la joie d’avoir échangé un jour le beau et exigeant sacrement du mariage reçoivent également dès maintenant la grâce de pouvoir s’offrir mutuellement dans l’alliance éternelle du Christ et de son Église qui, dans son accomplissement, précède aussi tous les baptisés. Les époux chrétiens en sont le signe ! Et finalement, comme pour toute fête, l’essence du salut est d’être non seulement vécue mais aussi partagée.
Pour entretenir la joie et la consolation que Dieu nous donne déjà, il nous faut chercher à la procurer dès maintenant aux autres.
Trop souvent, le mode « touriste » qui nous guette nous fait aussi envisager notre sanctification comme une œuvre isolée en nous-mêmes, comme si le Règne de Dieu se composait d’une agrégation d’élus sanctifiés sans vrais liens entre eux. Non, le Seigneur nous sauve bien plus que cela, car ses noces éternelles, dans lesquelles l’humanité est rachetée dans l’espérance, sont celles d’un peuple constitué en une communion. En ce sens, l’Église, le germe du Royaume, fondé par le Christ, nous présente déjà la forme définitive avec laquelle nous pourrons un jour entrer en Dieu. La Trinité a donc bien fait les choses, si je puis dire, car l’effet principal des sacrements, qui est la charité de Dieu en nos cœurs et qui nous prépare déjà pour le Ciel, nous agrège également les uns aux autres, afin de susciter encore au milieu de nous l’instinct et le goût de la communion divine et sainte.
Ainsi, quand je reçois l’énergie sacramentelle d’aller servir les autres, je dois non seulement accueillir cela comme une grâce destinée à me rendre comme l’époux qu’est Jésus, mais aussi comme un don de Dieu pour ces personnes que je sers. Cette semaine, je peux donc demander à croire davantage que la charité qui émane de moi est aussi faite pour celle et ceux qui en bénéficient. Car, par elle, dans la grâce de mon baptêmes, Dieu souhaite les agréger à Son Église dans l’amour. Réellement, il fait de moi ce serviteur, cette servante, envoyée à la croisée des chemins pour inviter n’importe quel indigent du Maître à la noce ! Cette semaine, je peux donc aussi prier pour le salut des personnes que j’aide et que je sers au quotidien, chaque sacrement reçu et prolongé dans la prière : en famille, au travail ou dans mon lieu d’étude. Car Dieu m’a déjà sauvé et m’a sanctifié afin qu’ils le soient aussi dans l’ensemble de la communion qu’est l’Église de son Christ. Car la grâce reçue depuis notre baptême, les autres sacrements et finalement tout autre acte de piété doivent nous préparer ensemble aux noces éternelles, par la communion dans la charité.
Que cette eucharistie renouvelle en nous la joie de nous savoir baptisés ! Que par sa grâce, l’Esprit Saint nous fasse déjà ressentir et apprécier en nos personnes la joie et la consolation du Règne qui nous précède ! Que sa gratuité nous pousse à aller nous-mêmes vers celle et ceux que Dieu veut encore appeler, par nos engagements, nos amitiés et nos services du quotidien.