2ème Dimanche du Temps Pascal - Année A
Homélie donnée au prieuré Ste Bathilde de Vanves
Chères sœurs, la vie communautaire est une grande grâce, mais elle a aussi ses petits drames. Imaginez un instant : vous faites tout ensemble, vous priez ensemble, vous prenez vos repas ensemble... Et puis, un jour, vous êtes exceptionnellement retenue à la porterie, ou bien à l'infirmerie. Et c’est précisément à ce moment-là qu'il se passe l'événement le plus drôle, le plus beau ou le plus extraordinaire de l'année au réfectoire ou au chapitre. Quand vous retrouvez vos sœurs, elles sont toutes en ébullition : "Tu as raté ça, c'était incroyable !" Humainement, la première réaction n'est pas toujours une joie pure. C'est souvent un petit mouvement de repli : "Mmh, vous exagérez sûrement. Je demande à voir."
C’est exactement ce qui arrive à l’apôtre Thomas. Il s’absente au moment le plus crucial de l’histoire de l’humanité. Il rate l'apparition du Ressuscité ! Et face à l’enthousiasme débordant des dix autres, sa réaction est très humaine : il boude un peu. Il conditionne sa foi à ce qu'il pourra vérifier par lui-même, parce qu'il a le sentiment d'avoir été lésé, de ne pas avoir eu la même grâce que les autres. Mais …
Vivre de la résurrection, c’est accepter la lumière transformante de la Foi transmise par les apôtres.
Nos peines à croire et à nous donner ne forment pas notre futur renoncement au Christ.
« Dix mille difficultés ne font pas un seul doute » a écrit le card. J.H. Newman dans son autobiographie spirituelle. À l’instar de Thomas, beaucoup de baptisés que je rencontre se refusent à croire vraiment, parce qu’ils n’ont pas eu, à les entendre, les mêmes chances que les autres dans leur rapport à Jésus et à Son Église. Et ils finissent même par ne plus vouloir voir grandir le don d’eux-mêmes en Dieu, parce qu’ils estiment qu’ils sont un peu fichus, qu’ils auraient bien dû recevoir les mêmes signes, ou bien les mêmes facultés intellectuelles, les mêmes consolations, ou bien encore, qu’ils n’ont pas bénéficié de la naissance qui aurait permis de faire d’eux de véritables croyants… Le doute les tient tellement que certains ont fait une excuse pour ne plus croire du tout. Ainsi Thomas, qui, en quelque sorte, a raté l’événement « Jésus ressuscité » au lendemain de la Pâques juive, et qui n’a, à son avis, finalement rien pu recevoir de Dieu à l’issu de la grande épreuve de la mort de son maître. Il n’est rien au fond de pire, que de savoir celui à qui on donne sa vie mort, et de ne pas être en mesure de bénéficier de la bonne nouvelle de sa résurrection. De même, celles et ceux qui s’abandonnent au doute au sujet de l’actualité de l’amour de Dieu à leur égard, raisonnent comme si Jésus n’était que mort et sans demander leur reste, ils murmurent et s’en vont.
Retenons du catéchisme (CEC § 2088) que le fait de douter n’est en soi pas un péché mais que, délibérément entretenu, le doute en devient un, provoquant ainsi « un aveuglement de l’esprit » (C’est toute la différence entre le doute volontaire et le doute involontaire en matière de foi).
En ce dimanche de la Miséricorde, retenons d’abord que le mal que nous éprouvons à croire au message des apôtres, transmis jusqu’à nous par le Magistère de l’Église, est un fait normal, mais que ce ou ces doutes ne doivent pas constituer un lieu de contentement, d’appui ou de défi face à Dieu.
En effet, …
L’apprentissage de la Foi de l’Église est une constante et joyeuse mise à jour de notre relation à Dieu faite dans la lumière du Christ ressuscité.
Le Seigneur ressuscité le dit à nous comme à Thomas, « Avance ton doigt ici, et vois mes mains. Avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant ». Penser que ma foi devrait donc être constamment profonde et claire est une folie. Par sa présence, huit jours plus tard devant Thomas, Jésus lui indique qu’il aurait dû laisser les autres disciples le convaincre de ce qu’ils avaient vu de leurs yeux. En soufflant son Esprit Saint sur eux, il en avait déjà fait des apôtres, envoyés pour annoncer cette bonne nouvelle. Jésus les avait déjà dotés d’une force nouvelle, afin de les éduquer à porter un message nouveau au sujet de Dieu. Tout était neuf : les 10, confortés par la vue du maître vainqueur de la mort, leurs cœurs, baignés de l’Esprit, leur devinrent, celui de vivre eux-mêmes du message de la résurrection, par sa proclamation et sa mise en œuvre pour qui le voudrait, dans le don de la grâce. Au fond, Thomas avait déjà toute la nouveauté de la victoire du Messie crucifié, mais a eu du mal à accueillir dans son cœur un changement, la grande et profonde mise à jour de son rapport à Dieu que ses frères voulaient lui communiquer. Jésus est vivant !
Huit jours plus tard, Jésus nous le dit à nous comme à Thomas : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Il nous faut donc cesser de conditionner, sans doute par peur, l’accueil de la Foi qui émane du tombeau vide, pour la laisser nous sauver intégralement. La grâce du Dimanche de la Miséricorde réside donc dans le fait de ne pus avoir peur du message des apôtres, et d’accorder désormais une plus grande place à l’annonce de la Bonne nouvelle par l’Église dans nos cœurs, afin que cette annonce nous rapproche, dimanche après dimanche, du salut. Afin que l’accueil de la Bonne nouvelle et les conséquences de cet accueil nous ressuscitent ! Réécoutons saint Pierre nous dire : « Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi. »
Finalement, …
Le progrès vers le salut passe par l’amour des choses de Dieu que je ne comprends pas encore ou que je ne sais pas encore faire.
Le salut est en fait la lumière de Dieu, toujours nouvelle, qui nous atteint chaque jour quand nous accueillons, seuls ou en famille, la présence du Fils de Dieu ressuscité d’entre les morts, quand nous cherchons à répéter dans notre tête un verset de l’Écriture qui nous semble parlant, lumineux, savoureux, jusqu’à ce qu’il finisse par descendre dans nos cœurs pour éclairer nos vies et les renouveler. N’oublions pas ce merveilleux sommaire des Actes des apôtres que nous venons d’entendre, car il témoigne de la vraie nature de l’Église post-pascale : « Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. (…) Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ».
Personne n’ira au ciel s’il garde du Christ un vague souvenir statique, ancré dans une charité routinière, et mené encore par une espérance solitaire, qui ressemblerait davantage à un gentil espoir que rien ne sombre. Mais l’indice que nous sommes en train de renaître éternellement ou de faire renaître ceux qui nous sont confiés, c’est quand nous pouvons discerner le désir de Dieu changer et grandir continuellement. Quand nous allons d’une question de foi à une autre question de foi, d’une méditation de la Parole à une méditation de la Parole, d’un service à un service plus libre et désintéressé, d’une vie fidèle aux sacrements à une vie qui n’accepte plus de croître en dehors de leurs effets.
Par cette eucharistie, que la Miséricorde du Seigneur vienne rejoindre nos doutes, afin de mieux nous en détacher.
Que par ce sacrement, le Christ nous pardonne nos collaborations avec les idoles figées que nous nous fabriquons avec nos anciens souvenirs de foi.
Que Dieu et l’intercession de l’apôtre Thomas viennent à notre aide, afin d’aimer plus concrètement dans nos vies la présence renouvelante de la victoire de son Fils Jésus.
Puissions-nous enfin aider les baptisés qui demeurent résistants à toute croissance humaine et spirituelle, que Jésus est bien vivant.