5ème Dimanche de Carême - année A
Winston Churchill a fait écrire sur sa tombe : « Je suis prêt à rencontrer mon Créateur. Quant à savoir s'il est préparé à l'épreuve de me rencontrer, c'est une autre histoire. ». Sacha Guitry abonderait en son sens, ayant lui-même fait écrire sur la sienne : « On peut rater sa vie, mais il ne faut pas rater sa mort. »
En effet, il serait bon de ne pas rater sa propre mort. Mais de quelle mort s’agit-il vraiment ? Car à cause du péché, nous serions donc tout le temps en train de mourir. La mort est déjà présente en nous, même si nos cœurs humains battent encore. Sous ce regard, demandons-nous ce qu’est une bonne mort ?
Au cœur de notre condition d’ici-bas, seule la compassion du Christ nous fait réellement mourir et renaître pour l’éternité.
En son humanité, Jésus propose un regard d’amour et de compassion fondé sur la foi en lui. Cette compassion est le préalable de confiance qui permet ensuite de mourir au péché et de renaître à vie nouvelle. L’Esprit nous pousse à témoigner de notre conversion pour la vie éternelle.
En son humanité, Jésus propose un regard d’amour et de compassion fondé sur la foi en lui.
Les derniers jours de ce carême nous font ressentir l’envie de voir le Seigneur venir à nous pour tout réconcilier. Le constat de l’omniprésence de la lourdeur du péché en nous-mêmes mais également autour de nous - dans ce monde d’aujourd’hui - ne peut que nous faire demander à Dieu d’intervenir ! La liturgie de ce dimanche nous propose de laisser tout bonnement Jésus lui-même venir visiter l’obscurité quotidienne qui nous entoure et nous imprègne, mais selon sa propre intention, l’intention de Dieu son Père de tout renouveler. Ce n’est donc pas vraiment une intervention à la manière héroïque, un peu comme un certain messianisme politique qui anime l’esprit de nombreux chefs d’État de notre époque, mais le Christ en personne qui, obéissant à la voix du Père, vient se mêler à notre mort pour nous faire renaître. Au passage, le problème du messianisme humain - quand l’homme désire tout réconcilier par lui-même avec la puissance politique d’influence ou bien la force militaire -, c’est qu’il doit aussi, tout en intervenant, apprendre à se protéger du mal auquel il s’oppose. Les dictateurs n’aiment pas bien paraître vulnérables, d’ailleurs ; à la différence de Jésus, ils ne savent pas non plus regarder l’homme souffrant au nom de Dieu. Il n’y a que Dieu qui en son Fils puisse dire : « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple » (Ez).
Dans l’évangile de ce jour, Jésus, pris de compassion pour son ami Lazard, vient à lui à son rythme, c'est-à-dire selon le plan de Dieu, tel qu’il l’estime en sa personne à la fois humaine et divine mais immergée dans le temps. Il est ainsi remarquable de constater comment le tombeau de Lazard ne reçoit sa visite que quatre jours après avoir été scellé. Comme le dit Marie, sa sœur : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » mais Jésus avait déclaré quelque temps avant à ses disciples : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » C’est l’âme même du Christ qui s’offre ici à notre écoute ! À travers cet évènement de la mort de son ami cher, Jésus comprend sa vie à lui, d’abord comme le don d’un regard personnel de compassion envers l’humanité, anéantie par le péché, un regard qui vient ensuite proposer une renaissance pour la vie éternelle. La réanimation de Lazard est le signe adressé à qui veut le voir de cette proposition messianique divine de renaître un jour à la suite de Jésus. À travers ce signe, Jésus intervient au moment le plus favorable, afin que ceux qui l’entourent puissent à travers lui faire confiance à Dieu, qui prend compassion de l’homme voué à la mort. La réanimation de Lazard est donc le signe proposé de ce que nous vivrons dans plusieurs jours à Pâques.
Ce signe est une invitation.
Cette compassion est le préalable de la confiance qui permet ensuite de mourir au péché et de renaître à la vie nouvelle.
La compassion de Dieu n’est donc pas une fin en soi. Souvent, lorsque nous prions, nous voudrions simplement un petit apaisement, afin que Dieu nous redonne un peu d’élan, mais sans forcément espérer ou vouloir qu’il en fasse davantage à notre égard. C’est comme une façon de demander la compassion qui fait du bien en soi, mais sans forcément la renaissance qu’elle prépare et qui est pourtant tout le sens de la vitalité de celui en qui nous croyons. Cela revient à laisser Jésus à la porte de notre tombeau personnel, sans espérer qu’il nous appelle ensuite : « Lazare, viens dehors ! ». L’amour de compassion du Seigneur nous conduit de la mort à la vie, après le préalable de l’apaisement qui permet de se lier à Lui. En notre âme, il ne faut donc pas laisser le Christ à la porte de notre tombeau, cela revient à lui refuser de vivre en nous, de porter en nous sa croix ! Dans son adresse aux Romains, Saint Paul l’a bien précisé : « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » Se résume ici tout le sens renouvelé de la vie même, pour qui a reçu un jour le baptême ! Laisser l’Esprit de Jésus venir compatir selon son propre dynamisme à mon péché et à ce qu’il entraîne en moi, pour ensuite mourir et renaître avec Jésus, parce que Jésus est bien lui, et lui seul, « la résurrection et la vie » (Jn). La bonne mort, c’est finalement accepter que la foi de l’Église, la Révélation de Jésus, dissipe en moi l’attrait pour tout ce qui détruit et désespère la créature que je suis.
Les catéchumènes apprennent ce dimanche pour la première fois de leur vie, à genoux devant les autels, à présenter aux yeux de Jésus le Rédempteur leurs œuvres de mort, afin qu’il les en relève d’ici quinze jours dans la nuit de Pâques, par la puissance de l’Esprit. Ils perçoivent peu à peu que l’Esprit-Saint arrache à l’emprise de la chair, abîmée par le péché, pour faire renaître à l’éternité.
Et finalement, si Dieu nous fait ainsi tous renaître depuis la compassion et la passion rédemptrice de son Fils Jésus, c’est, non seulement pour nous délivrer mais également pour qu’à travers nous, le salut se voie. Je ne sais pas vous, mais pour ma part, j’ai déjà choisi ma propre épitaphe, je ferai écrire : « Au suivant ! »
Oui car …
L’Esprit nous pousse à témoigner de notre conversion pour la vie éternelle.
Comme il y a tant et tant de gens qui ne veulent plus prier ou se rendre dans une église parce qu’ils s’imaginent que Dieu est et restera à jamais indifférent à leur misère. Immergés dans la culture actuelle, ils voudraient peut-être mieux mais utopiquement un messie humain pour les délivrer. Nos conversions représentent au yeux du Père, le chemin qui leur permettra de laisser Jésus-Christ venir un jour à la porte de leur tombeau. Ainsi, s’il est bon de se sentir plus charitable à la fin d’un carême, il est aussi bon de ne pas avoir peur de laisser cet amour réveiller les non-croyants qui nous entourent, dans notre famille ou au travail. Il faut pouvoir leur montrer nos progrès !
Et nous pourrions simplement commencer, en famille ou en communauté, dans une prière, par bénir Dieu pour les progrès humains et spirituels que nous pouvons déjà humblement constater chez chacun, afin que Dieu vienne encore les parfaire et les purifier.
Puisse cette eucharistie nous associer avec toute l’Église à l’espérance du Salut qui fait renaître en Dieu. Puisse-t-elle nous aider à devenir chacun des témoins de renaissance qui ont laissé le Christ Jésus venir près de leurs tombes.