12ème Dimanche du Temps Ordinaire - Année A
On dit souvent qu’en période de forte chaleur, il n’est pas forcément bon de boire des boissons trop fraîches. Quand j’étais scout, une année que j’étais en plein raid de troupe gravissant une montée caillouteuse en plain cagnard, notre chef voulut avoir un mot pour nous faire patienter durant l’épreuve. À un moment précis, alors que le soleil dardait ses rayons et nous ne voyions décidément pas le sommet de ce véritable calvaire, il s’exclama : « Ce qu’il nous faudrait, là maintenant, c’est une fontaine d’Orangina ! » Évidemment surpris, dans l’ensemble nos réactions furent plutôt mitigées. Certains rirent de bon cœur, d’autres comme moi, imaginant immédiatement ladite fontaine nous bercer de la fraîcheur de son nectar. Cette chimère qui rendait fier et amusé notre chef ne m’amusa pas tellement je dois dire. Ce fut même l’inverse en fait, la parole m’avait tellement surpris qu’elle m’avait rendu mal à l’aise.
Eu égard pour mon ancien chef de troupe à qui je dois beaucoup, peut-être est-il néanmoins temps d’apprendre avec Jésus à nous défendre des chimères, des fausses paroles qui voudraient nous apaiser dans un monde qui ne l’a pas.
Dieu nous a révélé la vérité, mais elle se trouve attaquée.
Pourtant, par son Esprit, le Christ combat en nous et à travers nous tout ce qui s’oppose à Dieu et ses appels.
Il nous apprend encore à prolonger en nous l’effet de ce qui nous sauve.
Dieu nous a révélé la vérité, mais elle se trouve attaquée
Les textes de ce dimanche nous convoquent à ne pas nous laisser entraîner par un esprit que je qualifierais de bonniste, c'est-à-dire un esprit qui penserait la conscience humaine libre de toute tentation contre Dieu. « La mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam » (Rm 5) nous a enseigné saint Paul dans sa lettre aux Romains. Je remarque que, même nous, prêtres, dans nos théologies respectives, nous avons du mal à évoquer la domination du péché qui, comme nous l’a aussi dit Paul, conduit inexorablement le monde à sa perte. Peut-être que la multiplicité des guerres actuelles, guerres commises souvent pour des intérêts économiques ou idéologiques, peut-être aussi que les abus de toutes sortes commis entre être humains et envers la planète ne nous ont pas encore convaincus de cela. Un abus survient quand il y a un climat incestuel, quand des personnes pensent pouvoir dominer des situations dont elles ne sont pas les maîtres mais seulement les sujets.
Par ailleurs, il y a aussi cette mentalité, qui germe encore ici ou là chez certains croyants ou peu-croyants, et qui empêche vraiment de nommer le mal : « Oh, après tout, chacun est libre de croire et de penser ce qu’il veut, vous savez, Dieu l’aimera tout autant et tout ira bien finalement, vous verrez, c’est un Dieu qui nous aime quand même ». Cette mentalité boniste n’est pas différente de celle qui possédait l’esprit des détracteurs du prophète Jérémie en son temps. Nous l’avons entendue dans la première lecture, les milieux du temple de l’époque, parce que Jérémie annonçait sans cesse le malheur d’Israël - malheur déjà visible à ses portes -, lui avaient même attribué le nom d’« Épouvante-de-tous-côtés », afin de se moquer de ses avertissements jugés vraiment catastrophistes et réels. Évidemment, le bonisme vient quand on voit bien le mal et la souffrance, quand, par ailleurs, on ne veut pas imposer de contrainte aux autres et à soi-même pour peut-être un jour espérer en sortir ensemble, et quand enfin, on ne voit même pas de solution véritable pour rompre définitivement avec la logique de ce mal insupportable. Disons-le simplement, la vérité du Christ qui dénonce le péché et nous permet de revenir dans la communion avec Dieu, cette vérité est souvent attaquée ; à l’extérieur de nous-mêmes ou de l’Église mais aussi, à l’intérieur des baptisés et de l’Église.
Mais par son Esprit, le Christ combat en nous et à travers nous tout ce qui s’oppose à Dieu et ses appels.
« Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits » (Mth 10), dit Jésus à ses disciples dans l’évangile. Face au défi du péché que dénonçaient la loi et les prophètes, notre Père du Ciel n’a pas voulu nous laisser seuls - « Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. » - Et il a tenu à nous envoyer sa Parole, elle-même, dans notre chair, afin de nous consoler, de nous guérir et de finalement nous guider. Le Christ, depuis qu’il est devenu l’un de nous et qu’il a ensuite répandu sur nous la grâce d’être unis à Dieu dans l’Esprit, vient combattre en chaque croyant, tout ce qui pourrait atténuer, de l’extérieur ou de l’intérieur, le désir du relèvement objectif du genre humain. À l’écoute de sa Parole, dans le calme de l’oraison et de la lectio divina - cette méditation de la Parole de Dieu que tout baptisé devrait absolument apprendre pour laisser Dieu combattre en lui - la grâce du Christ potentialise une volonté que lui-même communique, et qui chasse tout désir de ne pas croire, ou bien de croire sans l’aide de sa présence réelle et quotidienne. Et plus nous prions dans le secret de nos chambres et des églises, plus Jésus s’affirme en nous comme le seul sauveur, car la grâce du salut, a rappelé saint Paul, nous a été donnée « en un seul homme, Jésus Christ. »
Par le lien intime à la méditation de l’évangile, qui prolonge en nous l’effet de l’eucharistie, Dieu vient ainsi chasser en nos cœurs le vieux, du païen ou de la païenne, pour leur présenter son Fils, comme l’unique sauveur et le défenseur de la vie. Le seul qui puisse racheter l’homme, tout l’homme, disait Jean-Paul II, par une force qui rend semblable à lui et qui rachète vraiment. Aussi, ce n’est pas pour rien que le catéchisme de l’Église catholique se termine par une grande partie dédiée à la prière. C’est parce que c’est la seule et UNIQUE chose qu’il faut apprendre à faire après avoir entendu la proclamation de la foi en Jésus : pour le laisser, lui seul, me parler et me sanctifier.
La présence du Christ représente un véritable trésor que nous devons apprendre à apprécier et aussi à transmettre à chacun par la pratique (les jeunes, les néophytes, toutes celles et ceux en qui Jésus est prêt à murmurer sa vie plus forte que la mort du péché et que la lassitude qu’elle engendre).
Il nous apprend à prolonger en nous l’effet de ce qui nous sauve.
« Ne craignez pas, nous a dit le Christ, ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. » Comme j’aime cette phrase de l’évangile qui par la bouche du Christ vainqueur dénonce ici-bas tous les abus des aveuglés du mal et des faux consolateurs, des faux sauveurs. L’évangile nous apprend que rien de bon et de salutaire pour l’homme n’arrive par le hasard d’une bonne action ; même si elle peut le préparer. Ce n’est donc pas tant dans l’éthique de nos choix quotidiens que se manifestera le salut mais bien dans l’intention de don de nous-même dans le Christ que nous y mettrons en les menant. Dans un lien à Jésus entretenu par la prière. En famille, en paroisse, nous devons apprendre à valoriser toutes les attitudes intérieures et extérieures qui sanctifient, c'est-à-dire celles qui lui permettent de murmurer en nos cœurs la fraîcheur de sa Parole de vérité dans le champ de notre existence (ce mot de fraîcheur, pour vous donner l’envie de prier à partir de l’Écriture, en ce jour de canicule), toutes ces attitudes, en fin de compte, qui nous rendent plus vivants, semblables au Fils offert librement et relevé d’entre les morts.
Et quand, dans une initiative discernée dans la prière, la joie d’être plus vivant nous apparaît devant les yeux, alors il nous faut encore savoir, avec les autres ou seul, la prolonger autant que possible, dans l’action de grâce, ou dans un nouveau service dont cette vie nouvelle sera le prolongement.
Que part cette eucharistie, le Christ vienne confondre en nous les messages de morts qui nous poussent à minimiser les effets du péché dans le monde. Que nous puissions avec son aide, décider aujourd’hui de prendre le chemin d’une écoute humble et régulière de la Parole de Dieu à la maison. Que nous puissions enfin cultiver ce désir de fraîcheur chrétienne qui, dans l’action et la communion, rend vraiment la personne humaine à elle-même.