14ème Dimanche du Temps Ordinaire - Année A
Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion d’aller à Bethléem, mais pour entrer dans la basilique de la Nativité, il y a une porte si petite qu’on a presque du mal à croire en la voyant qu’il s’agit bien de la porte principale de l’édifice. Oui, pour aller voir l’endroit même où Jésus est né, il faut selon les gabarits, s’abaisser, s’accroupir, voire pour certains, se recroqueviller complètement pour pouvoir ensuite contempler l’intérieur de l’édifice. En fait, ce chemin de pèlerinage est tout à fait l’image de ce à quoi nous sommes appelés ici-bas dans notre chemin vers Dieu. Croire en lui, c’est chercher sa petite taille et l’entretenir.
Dieu est présent parmi nous.
Il est présent dans la petite taille.
À chaque instant, il m’invite à me faire aussi petit que lui.
Dieu est présent parmi nous.
Parce que depuis un moment, j’étudie l’Église et ses règles, je m’aperçois qu’une de ses difficultés pour notre temps réside dans une certaine culture qui la mine, dans la mesure où elle l’empêche de s’abandonner véritablement à l’Esprit-Saint. La culture de l’Esprit est présente depuis le début, et nous avons encore entendu Paul dans sa seconde lecture inciter les Romains à vivre selon l’Esprit et non pas selon la chair. Mais il y a cependant une manière qui nous fait vivre les uns avec les autres en Église, une culture, je dirais, qui ne nous incite pas à écouter seul, ou à plusieurs ou bien encore en communauté ce que Dieu nous dit par cet Esprit-Saint qu’il a remis à l’Église, par la bouche de son Fils Jésus. Peut-être que cet oubli vient du manque de considération pour la science de l’Esprit-Saint chez les théologiens depuis le XIXe siècle. Peut-être aussi que nous identifions les familiers du Paraclet à ceux que l’on appelle les charismatiques. Mais peut-être enfin, que nous avons du mal à croire que Dieu puisse se présenter à nos côtés à chaque seconde, plus intimement à nous-mêmes que nous-mêmes comme le disait Saint Augustin.
Oui, Dieu est bien présent au milieu de nous par l’entremise de l’Esprit-Saint. « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom » dit le Christ. Quand nous lisons dans l’Église les Écritures nous dit le concile Vatican II. Quand nous élevons l’ostie sainte au-dessus de l’autel. Quand enfin, nous sommes seuls à seuls avec tous ces instants dans le secret de notre cœur, dans un oratoire ou bien une chambre devant la croix. Et si la culture de l’Esprit n’est pas assez présente dans nos manières de vivre, d’agir, de nous situer les uns par rapport aux autres dans l’Église, il faut nous dire que malgré tout, Dieu ne ne lasse pas de désirer être pourtant là avec nous et jusqu’à la fin des temps.
Mais de quelle manière au juste ?
Il est présent dans la petitesse.
Dans l’évangile de ce jour, Jésus bénit son Père parce qu’au retour de leur mission, les disciples sont dans la joie d’avoir pu annoncer le Royaume de Dieu. Et ils étaient partis seuls justement, enfin sans la présence physique de leur maître, et malgré tout, la mission a fonctionné ! Mais de quelle façon a-t-elle vraiment fonctionné d’après le cœur du Christ ? « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » Eh bien parce qu’ils étaient dans un état particulier, un état de réceptivité, de coopération et d’abandon. Ces disciples étaient restés petits, petits comme leur maître. Et notons bien que la culture dans laquelle nous sommes immergés a tellement de mal avec cette attitude spirituelle d’abandon, de petitesse. Et pour cause ! D’abord parce qu’il s’agit d’une attitude proprement spirituelle devant Dieu auquel il faut d’abord croire - ce qui n’est pas immédiat tant il y a d’incitations à ne pas le faire - , ensuite, parce qu’il s’agit de s’abaisser, vraiment, devant lui. Dans une culture de la promotion individuelle de soi, ce n’est pas simple de s’anéantir en face de Dieu, d’être humble, faible et pauvre, tout comme Dieu, qui nous a été décrit par le prophète Zacharie comme venant à nous, humble, monté sur un âne, pauvre mais victorieux. J’aimerais d’ailleurs faire ici un sondage pour savoir qui s’est déjà vraiment agenouillé complètement, ou bien allongé à plat ventre devant une icône du Christ ou sa croix parce qu’il avait perçu sa présence.
Dieu est présent, certes, mais il l’est humblement et ceux qui parviennent à rester en sa présence sont des petits, des tout petits. Jésus est la figure du Royaume et les petits sont comme lui, parce que Jésus lui-même l’a été en premier, l’est et le restera pour l’éternité. Dieu est petit, voilà une affirmation qui pourrait nous aider en Église à entrer résolument dans la culture de l’Esprit. Car il s’est abaissé jusqu’à venir dans notre chair pour mourir en elle, avec elle, pour enfin la guérir du péché. C’est cela sa petitesse, mais ce n’est pas une histoire que nous aimons toujours nous rappeler. Et lorsque nous entendons la parole de Dieu résonner à la messe, ou en nous préparant à la messe, ou encore à l’occasion de la redonnée biblique, nous entrons avec l’Esprit Saint dans la proximité abaissée et compatissante de Dieu à notre égard et pour le monde. Et lorsque nous allons communier ou nous confesser, nous ne pouvons le faire autrement que comme des petits, des enfants qui sont dans l’attente spirituelle d’aller avec le Christ et toute l’Église jusque là où ils n’imagineraient même pas pouvoir aller seuls, pour mourir et ensuite, renaître, espérer et faire espérer. Cette loi d’abaissement dans l’Esprit n’est pas simple à vivre parce qu’il y a aussi en nous cette autre loi de chair qui lui est contraire. Mais « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, nous a encore dit Saint Paul, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » La petitesse est l’attitude qui fait renaître car elle est celle de Jésus pour notre salut.
Au passage, ce n’est pas un hasard si à l’époque moderne, l’Esprit a suscité le témoignage de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la sainte Face, qui a vécu de la petite voie spirituelle d’abandon et d’amour. Il s’agissait de dire au monde, à quel point sa culture d’alors, avec le rationalisme et le matérialisme, une culture encore proche de la nôtre, était tellement contraire à celle de l’abaissement spirituel, qui rend propice en chacun le relèvement personnel et communautaire dans l’Esprit.
Mais, écoutons encore l’appel que le Pape Léon a lancé en ce sens dans sa première encyclique, Magnifica Humanitas (§ 239), qui dialogue avec les racines de la culture mondiale et numérisée dans laquelle nous sommes à présent :
« J’invite à préserver les lieux et les moments où la présence physique reste déterminante : la table partagée, la communauté chrétienne qui se rassemble, la visite à ceux qui sont seuls, le service aux pauvres. Ce sont là les signes d’une humanité qui continue de croire que chaque corps est temple de l’Esprit et demeure de Dieu, et c’est précisément cette alliance entre gloire et fragilité qui devient un critère pour évaluer les modèles anthropologiques proposés par la culture actuelle. »
Tout est dit !
Et c’est donc l’affaire d’un combat de chaque instant.
À chaque instant, il m’invite à me faire aussi petit que lui.
Car le plus difficile dans cette démarche d’abaissement, c’est qu’il s’agit d’un combat permanent. L’Esprit-Saint, reçu à notre baptême, nous y incite constamment. Et si nous le volons bien, il nous faudra pour cela imaginer des habitudes, des rites qui nous permettent de rester au niveau où Dieu demeure en chacun de nous et entre nous. Par exemple, il faut savoir faire chaque jour son examen de conscience devant Dieu (merci, pardon, s’il te plaît), et l’apprendre aux plus jeunes. Il faut aussi savoir prendre une fois par semaine un temps de méditation et de contemplation de la parole de Dieu, et le faire entre époux ou même en famille. Il faut enfin accepter que cette Parole finisse par me mettre en présence de Jésus lui-même, par la force de son Esprit. Cet été pourra donc sans doute devenir pour chacun de nous et en famille, un moment de rééducation à l’accueil de l’humilité de Dieu dans la ferveur de l’Esprit-Saint.
Que la puissance de cette eucharistie vienne donner à nos âmes la force de nous convertir à la venue de Dieu au milieu de nous. Que par elle, le Christ nous aide à descendre avec lui jusque dans les profondeurs de notre chair encore marquée par le péché et la souffrance, afin de pourvoir renaître avec lui. Que Dieu, par la force de ce sacrement, nous aide à entendre quotidiennement ses murmures incessants, afin qu’il nous pousse ici et maintenant à agir comme le Christ.